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L'hôpital qui guérit la leucémie d'Etienne

Une nouvelle sur le thème "L'hôpital du futur". Elle n'a pas été sélectionnée pour le Prix Flaubert. Il y est question du sang de cordon, qui guérit la leucémie grâce aux cellules souches qu'il contient. Cette formidable boîte à outils, avec laquelle chacun naît, a été conservée dans une banque de sang de cordon. Cette banque se trouve dans une maternité pilote, où la maman d'Etienne a accouché. Noémie, la petite soeur d'Etienne, apprend toute l'histoire...
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Les "ouvriers spécialisés de la transplantation"


Les chirurgiens transplanteurs se qualifient d’"ouvriers spécialisés de la transplantation". Si ce terme semble laisser peu de place à l’aspect éthique du métier, il pourrait néanmoins dissimuler une ambivalence des sentiments...

"L’ouvrier spécialisé des transplantations" :
chevalier sans peur et sans reproche ou pompier pyromane ?

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L'hôpital du futur

A l'hôpital du futur, chirurgiens et robots opèrent ...
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Des chirurgiens et des robots


JOB et le PHARISIEN :

Un Pharisien (de la ville de Pharis) allant sur des béquilles le long de Montraison rencontre Job cheminant, malade, sur la route de Saint-Désir. Ils en sont les premiers étonnés : quoi, c’est ici et maintenant, le croisement entre Montraison et Saint-Désir ? Ils s’examinent de loin sans beaucoup d’indulgence réciproque en cet endroit où la lumière tient lieu de multitude. Job en oublie ses “Pourquoi” adressés à Dieu et les adresse mentalement au Pharisien contre lequel il sent sourdre en lui le vin de la révolte. Quoi, il va falloir se croiser (chacun veut continuer sa route). Job se dit qu’avec cette brève rencontre - ô parabolique ironie - l’autre va trouver quelque réconfort : un peu de vin. Lui, qui a moins que rien, il va encore falloir qu’il donne comme en offrande à ce Pharisien un peu de ce moins que rien. Enfin ça, c’est lui qui le dit. Pour l’autre, un verre de ce vin honnête, après ce long chemin, vaut son pesant d’or. Donc, ils vont se croiser. Allons, ce n’est pas si terrible que ça. Qu’est-ce, un carrefour, en comparaison de la croix que porte Job - celle qu’il ne pourrait jamais, fût-il le plus madré des marchands, vendre à un Pharisien, même pour quelques deniers. Cette croix dont il ne se séparerait pas pour tout l’or du monde. Un petit croisement, a-t-on dit ? Mais c’est qu’il commence à sacrément s’élargir dans l’espace et dans le temps, ce petit croisement-là. C’est connu, dès qu’on parle d’argent, qu’on en ait ou non, les choses prennent tout de suite une autre dimension.

Bon, supposons que le passage de ce carrefour ne soit pas une mince affaire. Ni pour l’un, ni pour l’autre. Dans les quelques mètres qui précèdent ce croisement, l’un comme l’autre raffermissent leur allure. L’un va sur ses béquilles comme s’il s’agissait d’être porté par les tuteurs de la Raison (Savoir et Prospérité) en personne, tandis que Job semble ne plus toucher terre, comme porté par deux ailes. On dirait qu’il est épaulé par Nostre Miséricorde et Sainte-Gloire faits hommes. Ils vous ont cet air d’être tout droit sortis de l’Ancien Testament. Mais plus ils se rapprochent l’un de l’autre, plus leur allure s’humanise aux yeux du témoin de cette scène.
Moins figés, moins symboliques, mais n’est-ce pas là qu’ils vont prendre leur sens le plus biblique. Toujours au regard de ce témoin. On devine qu’il se pourrait bien qu’ils vivent cette scène sans échanger un mot. Alors, ce serait dommage, n’est-ce pas. Et cette scène, elle ne va pas être racontée par l’opération du Saint-Esprit. Présence bien humaine, donc, d’un tiers dont la parole sera esprit de communion, et non rage de la communication.
D’abord confondus avec leur segment de route respectif, à les regarder au loin progresser ainsi, ils semblèrent, plus ils se rapprochaient l’un de l’autre, en émerger, prendre corps directement à partir de ce paysage - plus exactement à partir de la lumière de ce paysage. Ils n’allaient pas se croiser idéalement, mais dans la réalité. Le témoin précise, car il se pourrait qu’arrivé à ce point de l’histoire, un lecteur s’exclame : “C’est aussi beau qu’irrémédiable !”.

Déshabiller Pierre pour habiller Paul, ou une rencontre inespérée entre Job et le Pharisien ?

Eté 2002, Ecole Européenne de Chirurgie, au cœur du Quartier Latin à Paris. J’assiste à une « démo » en chirurgie robotique. En salle de dissection, qui ne comptait ce jour là que des âmes vives, quelques chirurgiens s’exercent, en manipulant deux « joysticks », sortes de commandes manuelles du robot chirurgical da Vinci™. Ces « joysticks » commandent des instruments chirurgicaux situés au bout de deux bras mécaniques, à distance de la console où est assis le chirurgien. Celui-ci a le visage penché vers un écran en 3D et manipule les « joysticks » tout en regardant ce qui se passe à l’écran. Les instruments, pourtant situés à quelques mètres de la console, sont commandés par les mains du chirurgien sur les « joysticks ». Ceux qui observent la scène voient les instruments chirurgicaux, tenus par les bras du « robot », en train d’opérer sur de petits éléments du « training kit ». Ce dernier est censé imiter la texture de certains organes humains. On dirait un mini terrain de jeux pour enfants en maternelle, en matière caoutchouteuse aux couleurs vives.

Les exclamations fusent. Certains chirurgiens seniors (chefs de service ?) lâchent, du haut de leurs ans : « C’est comme au tennis de table ! », tout en donnant du poignet à petits coups secs et raides lorsqu’ils manipulent les « joysticks ». Ils regardent autour d’eux en quêtant les rires du public (collègues et infirmières) – visiblement ils sont venus pour pique-niquer (bbbrrr ! il ne ferait pas bon être opéré avec eux aux commandes du « robot » !). Oubliées leurs longues heures d’étude en salle de dissection, pour le moment ils singent leurs petits-fils en pleine action sur leur Gameboy. Car pour eux c’est ce qu’on leur présente : un nouveau jeu pour grands enfants, made in Disneyland. Tantôt ils fouettent l’air au dessus du « kit de training », tantôt ils le massacrent. Vu ce qu’ils font subir à ce pauvre caoutchouc, je n’aimerais pas être à la place des organes opérés ! Quelques jeunes infirmières s’essaient timidement : « Comme c’est facile ! ». Elles piquent, cousent avec précision : de vraies « petites mains » de couturière de chez Dior ! On croirait entendre le caoutchouc soupirer de soulagement.

Un peu à l’écart, quelques chirurgiens de l’AP-HP conversent à bâtons rompus. Je me joins à l’un de ces groupes. Parmi eux, un « Chir. digestif », comme on dit dans notre jargon, au sein du service des ventes, dans notre boîte californienne de matériel de chirurgie robotique, pour désigner les prospects et clients, selon leur spécialité : GYN (épeler chaque lettre en anglais, désigne la gynécologie), urologie, cardiaque, pédiatrique… C’est de pédiatrique que l’on parle, justement.

Le « Chir. » de l’AP-HP raconte : « C’était la nuit du 24 décembre, Noël il y a 10 ans, mais je m’en rappelle comme si c’était hier. Depuis, à chaque Noël, je me repasse le film. »
Il poursuit : « Un petit garçon de 8 ans. On venait de le perdre sur la table d’opération. On annonce le décès aux parents, on leur demande s’ils permettent qu’on prélève les organes de leur petit garçon. Il faut qu’ils prennent leur décision très rapidement. C’est oui. On retourne au bloc, on pose ailleurs le doudou que le petit tient encore dans ses bras, et on ouvre. Je peux vous dire que tout le monde présent, les toubibs, les infirmières … (il poursuit en mimant de ses deux index le tracé des larmes coulant de ses yeux à ses joues) ». Et cela continue, ses souvenirs coulent en de longs et discrets sanglots, interrompus pour mieux reprendre, atteignant ceux qui écoutent comme un coup de poing à l’estomac. Tout le monde autour a en effet le souffle coupé. Pourtant, ce qu’il confesse là, c’est connu : un prélèvement d’organes. Un process règlementé, dont la médecine est fière. Le point d’orgue du progrès de la médecine. Comme la chirurgie robotique. Alors pourquoi ce regard traqué, cette voix honteuse, ces doutes qu’il cloue irrémédiablement aux quatre coins des murs qui ont des oreilles, les miennes en l’occurrence ??

Je repense au Directeur Commercial de ma boîte de chirurgie robotique : Affalé derrière son bureau enterré sous des piles d’e-mails imprimés (des printouts, dans notre jargon de start-up californienne), tasses à café vides et sales, gants chirurgicaux (il y a même un ou deux scalpels qui dépassent des papiers), et tout ce que je ne vois pas (attention : ce type est dangereux !!!), il me lance : «Qu’est ce que vous croyez ? Depuis notre première présentation, il y a cinq ans, ils rigolent toujours, à Foch ! Morts de rire, les gars !».

Se reportant cinq ans en arrière, il poursuit, très Dir. Com. made in USA à la conquête des marchés européens :

«On a fait une dizaine de cas en chirurgie cardiaque avec le robot chirurgical. Tous les patients sont morts, mais on continue les essais cliniques. Le système de chirurgie assisté par ordinateur coûte 1.200.000 EUR, plus les instruments. » Il ajoute, comme en voix off de son discours commercial d’il y a cinq ans à l’Hôpital Foch : « Ouais, ils rigolent encore !».

Certes, cinq ans après ces débuts ingrats, quelque 10.000 cas ont été effectués, dans cinq spécialités chirurgicales, et les statistiques indiquent que le taux de mortalité opératoire n’est pas plus élevé en chirurgie robotique qu’en chirurgie traditionnelle. Bien sûr on ne peut pas encore faire en chirurgie robotique tout ce qu’on fait en chirurgie traditionnelle, mais on progresse… de marquage CE en marquage FDA, à moins que ce ne soit de marquage FDA en marquage CE, afin d’autoriser les instruments et les procédures en Europe et aux USA…

Je tente de suivre, mais je suis à la ramasse… Le milieu hospitalier institutionnel français et ses dédales kafkaïens de règlementations normées et codées ont bien du mal à suivre les cadences imposées par la FDA. D’ailleurs, le dédale kafkaïen, qui ne connaît aucun antécédent en matière de chirurgie robotique, refuse de suivre, il se cabre et voilà que cela tire à hue et à dia entre les «approbations » CE et FDA ! Dommage pour moi, je suis au milieu ! Voilà pourquoi il est indiqué sur mes cartes de visite que je suis la « Coordinatrice des Ventes » de notre société de chirurgie robotique : je me fais reprocher mon inconsistance par le milieu hospitalier institutionnel français, tandis que côté américain, ils disent que les Français sont de sacrés coupeurs de cheveux en quatre ! Considérant avec perplexité une de ces satanées cartes de visite mentionnant mon rôle de « Coordinatrice », je visualise l’expression idiomatique en anglais : « se pencher en avant en arrière », « to bend over backwards ». A la place de « Coordinatrice », je ferais volontiers imprimer : « En avant avec les Américains, en arrière avec les Français ! », ou encore : « Je suis comme le bon dieu ou le sucre dans le café au lait : partout et nulle part à la fois !».

Dans le métro, en route pour mon domicile, je navigue entre l’histoire du prélèvement d’organes sur le petit garçon de 8 ans et celle des développements de la chirurgie robotique résumée par mon boss affalé derrière son bureau. Le visage du progrès médical n’est pas aussi lisse qu’on voudrait nous le faire croire… Pourquoi ces chirurgiens chevronnés sont-ils encore bouleversés par la mort d’un enfant 10 ans après ? Quels regrets, quels doutes les hantent ?

Un peu plus tard, il se trouve que j’écris au Professeur David Khayat, chef de service du département d’oncologie à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, au sujet de son livre :
« Le Coffre aux âmes », XO Editions (paru en 2002) :

Que contient la boîte de Pandore d’un grand hôpital New-Yorkais à la pointe de la technologie ? En ouvrant cette boîte, David Khayat nous révèle les arcanes majeurs et mineurs des plus grands services d’hématopédiatrie et d’obstétrique au monde, à St Thomas Hospital, New York.

On s’attend à voir les démons de la science et les dieux ou demi-dieux de la religion s’entre-tuer, le Bon Dieu tirer le diable par la queue, « un thriller médical haletant », genre mystique.
A St Thomas Hospital, un toubib et sa femme se transforment en Orphée et Eurydice, un chef de service mondialement réputé en bonze tibétain pour le meilleur et pour le pire. Entre un médecin qui vendrait son âme aux diables de la réincarnation (son âme, donc celle des autres) pour vous guérir, et un autre qui accompagne, soulage et guérit sans outrepasser les limites du progrès technique, médical et humain contemporain, ne seriez-vous pas un tout petit peu tenté(e) de choisir le premier ? Si c’est le cas, ouvrez donc la boîte de Pandore, celle du « Coffre aux Ames ».

Un homme de science s’empare de la religion et des mythes indo-européens comme un dictateur le ferait du pouvoir lors d’un coup d’Etat. Le chef du service d’hématologie pédiatrique de l’Hôpital Saint-Thomas, après un séjour dans un monastère secret sur les pentes de l’Himalaya, se transforme en machine infernale à sauver pour venger la mort des deux êtres qui lui étaient les plus chers.
« Meurs et deviens ». Tandis que la Mort Bleue, ou Syndrome de Steiner, sévit dans le service d’obstétrique, des enfants leucémiques condamnés à une mort imminente sont mystérieusement sauvés in-extemis dans le service voisin, celui d’hématopédiatrie. Un couloir sépare les deux services.

Le Docteur Lévine, jeune interne ayant travaillé dans les deux services et autant de dettes envers les morts (son meilleur ami) qu’envers les vivants (sa femme), va devoir élucider le mystère de la Mort Bleue. Le Centre for Disease Control de New York, le gardien du Coffre des Ames, les religions judéo-chrétiennes, le médecin « qui est là pour vous guérir, quels qu’en soient les risques, quel qu’en soit le prix »…entrez dans la prestigieuse Fondation Greenspan dont les chefs de service sont les grands prix de l’Académie Nationale, et voyez comme ils ont charge d’âmes.

Avoir charge d’âme, c’est déshabiller Pierre pour habiller Paul, ou faut-il espérer une rencontre inouïe entre Job et le Pharisien ?

Aujourd’hui, comme chaque lundi depuis au moins trois ans, conférence téléphonique avec la maison mère, située dans la Silicon Valley californienne. Et comme toujours revient LA question :
[La maison mère] : « - Combien de systèmes prévoyez-vous de vendre ce trimestre ? Nous, on en a vendu 10 sur tout le territoire US le trimestre dernier. On compte faire encore mieux ce trimestre».
[L’Europe, baptisée : ROW : Rest of the World] : “- Des trois ventes prévues, aucune ne s’est réalisée, l’une d’elle est reportée d’au moins 6 mois, l’autre est annulée, la troisième nécessite un montage financier complexe qui prendra du temps»
[La maison mère] : « - Combien de temps ?»
[ROW] : « -…»
Sur ce, le VP Sales de la maison mère nous sort un joke américain pur sucre.
A ce point du conference call, on a en général le choix entre trois alternatives :

- si pas de système à 1.200.000 € vendu ce trimestre, vous êtes tous virés. Ca fait trop longtemps qu’on vous a avertis.
- on va vous envoyer nos gars des finances et du marketing pour réaliser un audit des opérations européennes.
- l’anecdote exemplaire illustrant la supériorité des Américains sur les Européens. La substantifique moëlle de cet axiome est régulièrement extraite lors des grand’messes en interne et autres worldwide sales meeting : « american technology is the best technology in the world ».

Cette fois-ci, ce sera l’anecdote :
[La maison mère] : « - Eh les gars, qu’est-ce que vous dites de ça ? Y a un chirurgien, il voulait le « robot » pour son service de chirurgie cardiaque, et l’administration de sa clinique a refusé de prendre en compte cette demande pour l’année à venir. Alors il a dit qu’il paierait lui même cash pour le « robot ». Il a été voir l’administration, il a sorti 1.200.000 USD de sa poche et il leur a demandé de commander le da Vinci™. »

Sous entendu : bon, vous avez de la chance, vous vous en tirez cette fois-ci parce qu’on est de bonne humeur, mais bougez-vous, ou on vous loupera pas la prochaine fois.

Mes patrons « ROW »sont de charmante humeur. Ca parle Q1, Q2, Q3 et Q4[1] à portes closes et farcies aux éclats de voix. Pendant ce temps, je sue sur mes tableaux croisés dynamiques, c’est-à-dire que le sablier à l’écran de mon ordinateur m’indique qu’il est en train de mouliner une base de données sur tableur XL avec l’application « Business Object » - que j’ai d’ailleurs fini par surnommer « Business Abject », parce que quand les équipes de la maison mère en Californie font des mises à jour sur Business Object, ils oublient d’effectuer les réglages adéquats pour la partie « ROW. ». A la suite de quoi je me retrouve « plantée » quand je veux mouliner mes données pour la mise à jour du reporting des cas en chirurgie robotique pour l’Europe, alias ROW. Cela m’arrive au moins un vendredi par mois, vers 19h30.

Heureusement qu’il y a les congrès et autres trade fair (foires commerciales ?!) pour me faire oublier ces tracasseries. Je me fais alors copieusement engueuler par les chirurgiens détracteurs de la chirurgie robotique – ils ont l’air d’être particulièrement nombreux en Allemagne ! « Mes patients se foutent de la cosmétique, madame ! Ce qu’ils veulent, c’est que je leur sauve la vie, qu’ils aient une petite cicatrice ou une grande balafre leur importe peu. Et il énonce : « Ce que vous faites là, c’est peine d’amour perdue! » en me lançant une œillade définitive, fin de non recevoir à ma déclaration d’amour intransitif.

Dans l’amphithéâtre où est retransmis en live un cas de chirurgie robotique en digestif, c’est presque l’émeute. Le public de la salle, composé de chirurgiens allemands pour la majorité, lance sur un ton excédé : « Ce qu’on nous montre ici va à l’encontre des règles de la chirurgie traditionnelle ! ». Le chirurgien qui pratique le cas digestif en live sur un patient si corpulent qu’à l’écran du système de chirurgie robotique, on est en plein fog londonien, face à ces assauts répétés, finit par accuser un très léger tremblement de la main et du sang jaillit soudain dans le fog londonien. Exclamations consternées du public : « Oohhh !!!».

Une chirurgienne renommée est en retard pour la session de démonstration et le training sur le système. Elle a pourtant requis cette formation auprès du Directeur de la Formation qui travaille pour la société de chirurgie robotique. Celui-ci est également un chirurgien chevronné. Au bout d’une heure d’attente, elle arrive en trombe et écarte d’un geste de la main les tentatives d’explications à peine amorcées par son collègue formateur. « - Pas le temps ! Je trouverai bien. C’est censé être intuitif, votre système de chirurgie robotique, non ? C’est ce qui est écrit dessus, on va voir si c’est vrai ». S’emparant des « joysticks », elle tranche alors d’un geste sec et définitif l’aorte du malheureux Henry qui servait de terrain d’essai.

Ah oui, il faut que je vous présente Henry : dans les laboratoires pharmaceutiques et autres sociétés qui fabriquent et commercialisent du matériel médical et chirurgical, on utilise une périphrase pour désigner les corps sans vie qui servent de terrain d'essai. On ne parle pas plus de cadavre que de la corde du pendu. Dans ma société, on dit un Henry pour désigner la personne dont on respecte une des dernières volontés : que son corps, une fois mort, serve aux expérimentations pour faire avancer la science.

[1] (N.d.t. : Q= quarter= trimestre)

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Des chirurgiens et des robots (suite)


Octobre 2002, Ecole Européenne de Chirurgie, Paris.

Je dois assister à un workshop, en langage ROW (= Rest Of the World : désigne toutes les langues parlées dans le monde entier sauf les USA, puisque selon les Américains, il y a les USA et le reste du monde) cela signifie un atelier : il s’agit de faire des essais de clampage de l'aorte, toujours avec l’aide de la chirurgie robotique, également appelée téléchirurgie ou encore chirurgie assistée par ordinateur. Si l’on parvenait à clamper l’aorte, cela permettrait d’éviter de courir le risque d’endommager, par exemple, les artères coronaires que l’on tente de revasculariser au moyen d’un stent, sorte de petit ressort que le cardiologue place dans l’artère pour la maintenir ouverte et éviter la re-sténose, c’est-à-dire une nouvelle obturation de l’artère.

Pour positionner ce stent dans l’artère, il faut placer un introducteur, puis un cathéter guide, le guide étant constitué d’un fil de fer. Le cardiologue introduit par cette voie un minuscule ballon. Lorsqu’il gonfle précautionneusement ce ballon, le stent, sorte de petit ressort, va se positionner pour maintenir l’artère ouverte. Ce procédé, bien que courant, est délicat, puisqu’il nécessite une introduction par voie veineuse. De même, le processus d’implantation d’un pacemaker nécessite une introduction par voie veineuse, pour le fil conducteur ou sonde d’entraînement (heureusement le boîtier du pacemaker n’est pas introduit par voie veineuse !)

Implantés dans les vaisseaux obstrués, les nouveaux stents limitent le nombre de réinterventions chirurgicales.

C'est un drôle de petit ressort, de quelques millimètres à peine. Son nom: le stent. Son champ thérapeutique: les maladies coronaires, qui entraînent près de 45 000 décès par an rien qu'en France. Son rôle: dilater un vaisseau obstrué. Son intérêt: éviter une intervention chirurgicale lourde, un pontage artériel par exemple. Mon tout donne un succès impressionnant puisqu'on implante, chaque année, plus d'un million de stents dans le monde. Et ce, même si une deuxième intervention s'avère nécessaire dans 20, voire 30 pour cent des cas.

A l'occasion d'un congrès scientifique qui s'est déroulé à Paris la semaine dernière, les médecins ont fait le point sur une nouvelle génération de stents, dits «enrobés». Arrivés sur le marché il y a quatre ans, ces ressorts sont recouverts d'un polymère dans lequel on a incorporé un principe actif issu de la recherche sur le cancer, le paclitaxel. Celui-ci se diffuse très lentement dans l'organisme et bloque l'épaississement de la paroi des artères. Ainsi, ces dernières se rebouchent beaucoup moins vite et le pourcentage de réintervention diminue considérablement: de 17,5 à 5,5 pour cent, selon une étude menée auprès de 4 000 patients et qui a été rendue publique lors du congrès. Pour le Pr Jean-Marc Lalande, chef du service d'angioplastie coronaire au CHU de Lille, pas de doute: malgré un coût (1 600 € pièce) quatre fois plus important que pour les stents classiques, les stents enrobés constituent bien «la voie de l'avenir».

Autant de domaines de recherche pour la chirurgie «robotique» ou «assistée par ordinateur» : un système de clampage de l’aorte permettrait d’éviter la procédure du stent dans certains cas. Mais tout ceci est encore à l’essai : actuellement, les sociétés qui fabriquent les nouveaux stents marchent fort : Boston Scientific, par exemple, a fait un chiffre d'affaires de 5,6 milliards de dollars en 2004.

Sur le chemin du retour, en quittant l’atelier de clampage de l’aorte sur Henry, (en fait il y avait deux Henry : un homme et une femme), j’appelle les médecins et chirurgiens de ma famille : je ne suis pas peu fière de ce que je viens de voir et, surtout… je ne me suis pas évanouie à la vue des Henry’s disséqués, éventrés. Je peux donc témoigner du respect constant avec lequel les chirurgiens ont pratiqué leurs expérimentations sur ces corps sans vie.

Dans le métro, je revis mon deuxième jour au sein de cette start-up américaine : mon boss, le Directeur Commercial France- Benelux, qui parle anglais aussi bien que notre voisin le fermier à notre maison de campagne familiale située dans un hameau des Pyrénées, me dit : "Vous parlez l’allemand ? Ca tombe bien ! Il faut traduire en allemand le communiqué de presse qui vient de sortir, concernant la 1ère à cœur battant faite au CHU de Nancy !»

Devant mon air ébahi (l’introduction à ma thèse d’allemand portait sur Thomas Mann, «la Mort à Venise», cela ne m’aide pas précisément pour comprendre ce qui se joue ici, quoi que…), il se frappe la poitrine en faisant : «A cœur battant, boum, boum, boum»... L’air du bureau s’emplit alors de mots exotiques et anglais : «CABG = Coronary Artery Bypass Graft», «TECAB = Totally Endoscopic Coronary Artery Bypass», et les choses se compliquent encore (si c’était possible !!!) : on parle de «BH TECAB = beating heart TECAB», ce dernier terme désignant la même opération, mais à cœur battant : boum, boum, boum…

Quel est l’avantage pour un chirurgien cardiaque d’opérer à cœur battant ? C’est simple : cela évite de pratiquer une thoracotomie sur le patient, en écartant ses côtes. Le geste chirurgical se fait donc en mini invasif, c’est-à-dire que le patient, à son réveil, souffre bien moins et récupère plus vite. Et cela évite de pratiquer la circulation extracorporelle (la CEC) lors de l’opération, c’est-à-dire de devoir arrêter le cœur du patient pour pouvoir l’opérer.

Je ne sais pas si vous avez déjà assisté à une opération pendant laquelle la thoracotomie et la CEC sont pratiquées sur le patient, mais je peux vous dire que c’est assez violent !! Là encore, j’étais fière de ne pas avoir tourné de l’œil (je pense toujours à mes études : «La Mort à Venise», de Thomas Mann).

Encore une considération linguistique : ma collègue du Marketing m’accueille un matin en brandissant victorieusement un CD : «- Ca y est, on l’a !» : la couverture du CD montre un chirurgien assis à la console du da Vinci ™ tandis que figurent la phrase (en anglais, la langue de la technologie, et non en français, une des nombreuses sous langue ROW) : «Enfin ! La prostatectomie radicale endoscopique sans les limites de la chirurgie laparoscopique» et les noms de quatre sommités médicales de cliniques et hôpitaux français et allemands. La couverture du CD annonce qu’on va voir ces sommités opérer aux commandes du système. Une des vidéos du CD montre un chef de service urologue français renommé. Ses gestes sont d’une précision inouïe. Le processus de la prostatectomie radicale aux commandes du système da Vinci™ est expliquée en détail par le chirurgien qui opère, tandis que l’on voit le résultat des gestes à la console se matérialiser par l’action des instruments dans le corps du patient. Le chirurgien parle en anglais, aussi bien que notre voisin le fermier à notre maison de campagne (je ne vais pas vous la refaire). Cela donne : iou ték ze ouk (you take the hook, vous prenez le crochet) end wiz ze ouk, etc. etc, pendant un bon quart d’heure. Visiblement, il y a un décalage entre le professionnalisme abouti du film, la qualité parfaite du geste chirurgical, et la voix qui explique, rassemblant péniblement 50 mots d’anglais appris en SOS avec la méthode Assimil une semaine plus tôt (ou au lycée il y a 40 ans, ou un souvenir du dessin animé Disney Peter Pan, avec le Capitaine Crochet ?)

Les Américains ont dû partir du principe qu’en tout état de cause, on ne trouverait aucun chirurgien français utilisateur du système qui parle anglais (faux !!) et qu’il ne servirait à rien de doubler le malheureux qui parle anglais sous la torture, pas celle du patient, heureusement ! (faux !! Le décalage entre le son et l’image donne l’impression d’une mauvaise farce). Les Américains ont-ils voulu faire un Tex Avery à la Française ? Mais non, je suis bête : les Américains veulent faire du business.

Une des Chargé(e)s de Comptes de l’équipe des commerciaux en Allemagne, m’appelle pour me renseigner sur les cas (= les opérations) effectués cette semaine sur son «territoire» (= les hôpitaux qui constituent ses comptes). Et elle est actuellement en train d’aider pour un cas en pédiatrie à l’hôpital d’AAAAAAAAAAAAAHHHHHHH ! J’entends en bruit de fond, puis très vite en bruit principal un formidable hurlement – je finis par comprendre qu’il provient justement du chirurgien pédiatrique qui fait le cas en question : le chir est sorti en trombe du bloc et libère son stress à pleins poumons. Je crois que finalement, il vaut mieux que je retourne me coller à Business Abject. Après avoir raccroché, je souhaite mentalement bon courage à la Chargée de Comptes pour le cas de chirurgie robotique pédiatrique à (ooops, quel hôpital, au fait ?)

Zut, pour ne pas changer, le téléphone sonne pendant mon quart d’heure de pause déjeuner, il n’y a personne d’autre que moi pour répondre et j’ai la bouche pleine. Une voix fraîche, à l’accent très british, annonce :
«-Bonjour, ici Shirley, assistante de production. Je vous appelle du studio de production du prochain James Bond, à Londres». Tiens, la dernière fois, sur le même thème, j’ai eu comme interlocutrice une certaine Bridget, et avant encore – je ne sais plus. Nous allons devoir changer de date pour la mise à disposition par votre société du système de chirurgie robotique da Vinci™ dans nos studios pour le tournage de «Meurs un autre jour» («Die another day»). Encore !! Bien sûr : la logistique pour le dernier James Bond est aussi complexe que celle requise pour les chirurgiens. Bref, c’est ainsi que vous avez pu voir pendant une minute le système da Vinci™ dans le dernier James Bond. Son rôle : scanner des pieds à la tête le vrai, l’unique James Bond pour s’assurer qu’on n’a pas affaire à un imposteur. Mission accomplie ! Bien sûr, dans la réalité, ce n’est pas du tout ce que fait le système : il fait des opérations endoscopiques sur organes mous et creux - la neurochirurgie et l’orthopédie sont donc exclues de ses champs d’activité, je le signale au passage - mais que ne ferait-on pas pour James !

Aujourd’hui c’est lundi, jour du conference call. Comme d’hab., on fait le point sur les cas effectués en Europe la semaine écoulée, sur ceux qui doivent avoir lieu cette semaine, sur le business avec nos distributeurs (Italie, Arabie Saoudite, Suisse, Canada). On est entre nous (je veux dire : entre Européens), nous avons même le soleil de l’Italie en ligne, et les américains de la maison mère se joindront au conference call plus tard. Un des chargés de comptes (appelés aussi Clinical Specialists en interne) se joint à nous alors qu’il assiste à un cas qui n’est pas encore terminé. Il raconte : «-c’est un cas en chirurgie cardiaque. On a été obligés de convertir parce que le stabilisateur est parti en couille dans le corps du patient.» Je suis relativement nouvelle et toujours aussi béotienne en chirurgie cardiaque (rassurez-vous, je le suis restée !) Je ne comprends donc pas toutes les implications de ce récit. Mon boss, lui, les comprend très bien. Il devient blanc. Bon, je vous explique : «convertir», cela veut dire qu’on est obligé d’arrêter le système de chirurgie assistée par ordinateur pour revenir à un cas en chirurgie traditionnelle. On va donc opérer «à ciel ouvert» : c’est-à-dire pratiquer une thoracotomie et continuer l’intervention non plus en chirurgie endoscopique mini invasive, mais en chirurgie invasive traditionnelle. Il y a différentes raisons à cette «conversion» (cela peut venir de l’anatomie propre au patient, d’un conflit détecté par le système…) Quelle que soit la raison, elle est sans danger aucun et la «conversion» (le fait de «débrancher le système» et d’être à même de reprendre en chirurgie traditionnelle exactement là où on en était) prend moins d’une minute. Je comprends donc que le danger ne vient pas de la «conversion».
Le stabilisateur est un instrument utilisé dans les procédures de chirurgie cardiaque à cœur battant, donc toujours dans le contexte de chirurgie endoscopique assistée par ordinateur. Il est un peu comme une grande pince qui maintient le cœur qui continue à battre. Sauf que là, la pince s’est cassée en petits morceaux et se trouve dans le corps du patient, dans la région cardiaque. Le chirurgien doit extraire avec patience et minutie ces morceaux les uns après les autres, sans causer aucun dommage. Là, j’ai fini par comprendre le danger.

«-C’est comme recevoir une balle en plein cœur !» s’exclame mon boss, qui cette fois-ci a viré au rouge écarlate.

Notre spécialiste clinique nous entretient de la progression de ce cas. Il nous passe même quelques instants le chirurgien, qui nous explique sa progression dans l’extraction des morceaux du stabilisateur. Tout va bien, le patient est tiré d’affaire et l’opération a réussi. Jamais le chirurgien ne s’est départi de son calme olympien. Mais je commence à comprendre les hurlements du chirurgien pédiatrique allemand pour évacuer son stress.

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La valise diplomatique. Une fiction médicale


Je me suis décidée à écrire sur ce sujet aux frontières entre la vie et la mort, la mort et la vie, un no man’s land où nous, chirurgiens et chirurgiennes, procédons en passeurs anonymes à des échanges clandestins. Nous passons ces frontières en clandestins : «Non, je n’ai rien à déclarer» (ce territoire ne fait pas encore partie de l’espace Schengen). «Valise diplomatique !». Je brandis mon I.D. justifiant mon Immunité Diplomatique, et je franchis sans histoire les frontières successives, avec ma précieuse valise, que personne ne m’a demandé d’ouvrir. En général, à ce moment là, des images m’accompagnent : un ange aux ailes de sang. Pourquoi du sang ? J’ai dû essayer de faire rentrer mes ailes dans les gants chirurgicaux. Pas précisément adaptés. Je saigne, je sais, ça fait partie du métier. «Le sang coule, c’est le métier qui rentre». «Ce qui ne détruit pas rend plus fort». Ces phrases reviennent souvent dans la bouche de mes collègues. Des phrases pour cimenter les briques des épreuves. Quand j’étais étudiante en première année de médecine, l’année du redoutable concours, l’amphi était bondé en début d’année. Un de nos profs procéda à un écrémage selon une recette maison, sans attendre le concours : «En choisissant médecine, vous vous préparez à passer votre vie dans le sang, l’urine, la merde et le vomi. Ceux que ça gêne, il faut qu’ils partent à côté : ils apprendront à vendre des savonnettes». Trois cours plus tard, un bon quart des étudiants avait déserté l’amphi pour de bon. A la grande satisfaction du prof. En même temps que le sang et compagnie, il aurait dû mentionner le manque de sommeil. Parler du sommeil à un «chir.» (c’est comme ça qu’on nous appelle dans le métier) équivaut à parler du sucre à un diabétique. Orgie de douceur vengeresse qui me traverse, dans le sillage de l’ange aux ailes de sang.

Depuis 5 ans, je supervise les internes dans le service de chirurgie pédiatrique d’un grand hôpital parisien. Les usagers de la santé nous tiennent pour des scientifiques, des grands prêtres de la Science Exacte : chirurgie assistée par ordinateur pour opérer les organes mous en endoscopie, chirurgie au laser, robot pour opérer la cataracte, système high-tech de chirurgie assistée par ordinateur pour la pose de prothèses de genoux : la précision chirurgicale est devenue numérique. La chirurgie, c’est Matrix ; le chirurgien, c’est James Bond. Comme l’espion britannique de Sa Majesté, j’utilise la technologie de pointe en m’efforçant de ne pas faire de vagues. «Painless civilization».

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"Titanic" de James Cameron (1997)


Le film s'ouvre à la manière d'une poupée russe. Un emboîtement de caméras : un photographe d'époque immortalise l’Insubmersible à tour de manivelle. Cameron filme le "Paquebot de rêve" en partance et son photographe, puis l'œil des robots plongeurs ou méduses mécaniques - celles explorant l'épave à deux miles et demie de la surface. Sur l’écran des ordinateurs s’affiche le lit où Cal, ce "fils de pute", dormait. Caledon Hockley, passager du "Titanic", tenait de son père, un magnat de l'acier de Pittsburgh, un diamant de cinquante-six carats. Un cadeau pour sa fiancée, Rose, également à bord. De ce nom, Hockley, Rose n'a retenu qu'un écho : clay (signifie argile en anglais), ou encore terre glaise, comme le magma roux (des billets de banque putréfiés, retrouvés des décennies après le naufrage du Titanic). Et on coupe la caméra. Un œil se ferme, la dernière poupée russe ne s'ouvre pas - et surtout elle ne contient pas le diamant recherché. De l'argile, rien que de l'argile, qui s'écoule du cœur de l'épave. Face à ces entrailles d'argile du coffre-fort, l'ingénieur en chef et en technologie d'exploration sous-marine dit au cameraman filmant les opérations : " - Coupez !"

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"Le Regard d'Ulysse"


“Seul celui qui s’est regardé dans une autre âme peut se reconnaître”.

Un film tourné au début du siècle en Grèce montre trois vielles fileuses. Les trois Parques. C’est le premier film des frères Manakis. De brèves séquences tirées de ce film passeront plusieurs fois ; un film-citation dans le film. Grec exilé aux Etats-Unis, Ulysse observe du port où il se trouve un voilier blanc comme un songe, glissant de toute sa clarté sur la mer turquoise profond - Odyssée oblige. Il veut partir, voyager à la recherche des trois bobines non développées, films tournés par les frères Manakis. On sait que ceux-ci confièrent les trois bobines au Conservatoire de la cinémathèque de Yougoslavie, étant dans l’urgence de s’en défaire, poursuivis qu’ils étaient pour motifs politiques. Ils paraissaient, en les laissant, très émus, très attachés à ces trois films de début de siècle. Sur le port, un vieux photographe meurt brusquement. Partir, c’est mourir un peu et cette mort ne surprend ni Ulysse, ni son interlocuteur. La photographie va partir à la recherche des films. Le photographe ne meurt pas isolé dans son coin ; il est du voyage. Un voyage où le temps est celui de l’odyssée.

Ulysse est revenu en Grèce - après tout ce temps ! - , on y passe un de ses films.. Il est cinéaste. Il doit se cacher : le cinéaste à l’ombre pendant que les intégristes, en grappes le cernant, défilent en portant des lumières, un chant religieux aux lèvres. Une grappe qui, si on la presse, donnera un vin noir. A un collègue et ami, Ulysse dit qu’il va entreprendre un voyage personnel - l’odyssée peut-elle être autre chose - : il va chercher les trois bobines.

Invitation à l’Odyssée : une première “tragédienne grecque” aperçue par Ulysse en Grèce. Une femme-promesse. A l’abri de la pluie et des lumières bourdonnantes des intégristes (des bourdons empêchés de prendre leur envol), elle passe, tourne au coin de la rue. Ulysse : “Je ne m’attendais pas à te voir ici, maintenant, déjà”.

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Bollywood's

Une danseuse indienne, la tête abandonnée au corps, qui joue Bollywood. Les traits de son visage, ses yeux, cils, sourcils, nez, bouche, grains de beauté, tout a disparu, absorbé par le cinéma qui se joue sur sa tunique orientale, bordée de soie jaune. Les frères Lumière y tournent en filigrane, puisque l’industrie du cinéma et de la musique se mondialise.

Juste un point rouge sur son front, qui relie son visage aux personnes qui jouent leur vie sur son corps. Ces femmes actrices représentées sur la tunique de la danseuse au visage lisse comme un écran de cinéma arborent toutes le même point rouge au front.



Elles sont mariées avec la vie, comme elle. Une courtisane - épouse – danseuse, au destin volubile, déploie son rythme tropical. Bollywood ne dort jamais. Lorsque ces actrices abaissent leurs paupières, la luxuriance de leur vie se reflète dans la prunelle de jais des hommes. Les mains de la danseuse tournent autour de son visage écran, les poignets et doigts se positionnent de toute leur souplesse car ce sont eux les caméras qui racontent la vie du corps. Ni swing ni vertige, très rythme oriental, aux parfums bordés d’ivresse.

Ah, la sagesse orientale… De toutes les passions humaines qui se jouent sur son corps, rien ne lui monte à la tête. Ses doigts continuent à croire à la lumière, au mouvement pour toujours. Ils ébauchent ou cisèlent de menus mouvements autour de sa tête, du haut du menton à la base du cou qu’elle décale avec une grande souplesse, sur le côté gauche et sur le côté droit. Courtisane redoutable, jeune danseuse sûre de sa séduction, épouse glamour fière de ses fils, jeune fille séduite par l’étudiant en pension chez ses parents, épouse conspiratrice, toutes apparaissent et vivent au gré des mouvements du cou et des mains de la danseuse indienne au visage écran.

Six hommes et cinq femmes évoluent sur le corps de la danseuse. Elle est la sixième femme.

Il me semble qu’à voir les mouvements harmonieux de la danseuse, hommes et femmes se connaissent tous, se côtoient, s’aiment et se détestent, se jalousent et s’adorent, sont plongés dans l’euphorie, l’allégresse et la plus noire déprime, l’amertume, l’enchantement, le désenchantement, le ré enchantement… Si cela n’a pas encore été, cela sera. Un jour, demain, maintenant, plus tard. Un roi de cœur un peu fleur bleue, un partisan révolutionnaire, épiant secrètement son entourage, un homme blessé, un jeune homme pétri de nobles intentions, un assassin, un commercial rompu aux techniques de la négociation… Bollywood est le grand bazar de la vie. Tout se trouve, tout se négocie, aucun prix n’est fixé à l’avance, tout est à la tête du client – ou du destin. Rien n’est trop kitsch, tout est vanté comme le meilleur au plus bas prix. Pour quelques kilo Roupies, Bollywood produira et réalisera l’histoire du cow-boy et de la Geisha : les mains de la danseuse indienne se mettront en mouvement, et le cow-boy et sa Geisha entreront dans la danse, sur une musique au kilomètre.

Les aléas de la vie, emballés dans un joli paquet cadeau aux couleurs vives, fait pour dépayser, pour faire rêver. Ces destins dignes de littérature triviale, représentés façon loukoum à l’eau de rose orientale. Comme si on dégustait un fortune cookie (version locale : un fortune loukoum), mais en plus sublimé. Ce ne serait ni la politesse du malheur, ni la philosophie du détachement si chère aux Orientaux.

Leurs histoires d’hommes à tête de dieu éléphant, c’est trop énorme pour nous les Occidentaux. Ah oui ? Il fut pourtant un temps où moi qui vous parle, j’ai été Geisha. Je n’ai pas tourné pour les représentants de la grande multinationale Frères Lumières – Hollywood – Bollywood Inc., mais quelle différence cela fait-il ? Mes clients étaient des gentlemen cow-boys ayant d’ importantes fonctions dans des multinationales leader sur leur marché, et non des protagonistes de cinéma bollywoodien trivial et à l’eau de rose, déversant leur destin dramatiques sur les bobines vendues au poids et à toute vitesse, mais quelle différence cela fait-il ? Un jour un de mes clients est tombé gravement malade. C’était mon client favori. Pour lui j’ai composé des chants, des danses, des contes. Il m’écoutait, subjugué. Il guérissait dans ma tête. Tandis que mon corps chantait, dansait, contait pour lui, je lui faisais de plus en plus de place dans ma tête, pour qu’ il puisse y projeter ce qu’ il souhaitait, s’ y réfugier. Je suis devenue cette danseuse indienne au visage lisse comme un écran de cinéma. Nous menions une vie digne de Bollywood : j’étais sa Geisha et il était mon client, tandis que dans une autre vie, celle des affaires, je jouais le rôle de sa collaboratrice. Dans cette dernière vie, je lui ai dit un jour qu’il était mon patron favori. Il m’a répondu qu’au royaume des aveugles les borgnes sont rois, mais qu’il se trouvait que j’étais aussi son assistante favorite. Nous avons bien ri tous les deux.

On dit que du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas. Tous ces destins, bavards jusqu’ au ridicule, qui se jouent sur le corps de la danseuse indienne au visage écran. Elle est celle qui travaille son art jusqu’ à effacer les traits de son visage. C’est sa manière à elle de se distancier de tout ce qui arrive à son corps, de tout ce qui lui arrive. Mais quelle différence cela fait-il ? Une toute mince, oh pas grand chose. Aussi ténue qu’un cheveu, ou que le fil du rasoir. Tout comme celle qui sépare le sublime du ridicule.

L’apprentissage de l’art est douloureux. Ou bien c’est notre douleur qui nous conduit à l’art. Les Geishas vous en diront quelque chose. On s’écorche avec le rasoir, on saigne un peu, on s’anémie à force de saigner un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout…Puis quelqu’un ou quelque chose vous aime, à moins que ce ne soit vous qui aimiez à nouveau quelqu’un ou quelque chose. Alors l’oxygène revient.

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Unis pour le meilleur et pour le pire

Le mariage entre Religion et Etat fut célébré à l’église comme il se doit. Religion prit le voile en même temps qu’on lui passait au doigt l’anneau nuptial.
Quelque temps après cette extraordinaire cérémonie, tous se posaient la question : comment le couple allait-il ? Pas facile de le savoir : c’était un secret d’Etat. Quant à Religion, elle parlait de son mariage en termes voilés. Mais des proches du gouvernement affirmaient qu’Etat ne se voilait pas la face devant certains agissements de sa femme - agissements qu’il considérait comme pas très catholiques. Il décrèta qu’au cas où sa femme le tromperait, il en ferait une affaire personnelle, c’est-à-dire une affaire d’Etat. Déjà, il ne savait plus très bien où il en était !

Il avertit Religion qu’en ce cas, il aurait droit d’ingérence. L’épouse accueillit ces propos avec une philosophie toute libérale : “Laisser passer, laisser faire, laisser agir”, songeait-elle, se remémorant la petite phrase lancée par un humoriste à ce sujet : “Jésus crie et la caravane passe !”
La vérité est que ce n’était pas un mariage platonique ! Ça, c’était pour la petite mythologie inventée par les journaux à sensation. (Paradoxale, cette appellation, en l’occurrence). Etat était magnétisé par Religion, par son aura - et il n’en était pas à prendre cette aura pour une auréole ! C’était avec un plaisir sans mélange qu’il entrait en Religion. Cette dernière se félicitait que son mari n’ait pas le culte de la raison. Bien sûr, beaucoup chuchotaient que c’était un mariage de raison d’Etat - et de stigmatiser ces manigances : “Encore un coup d’Etat !”.
Mais la presse à sensation ne lâchait pas le morceau : de Religion, elle allait faire une légende. Or tant qu’elle parlait légende, Religion parlait parabole. Ce n’était pas tout à fait la même chose ! Allez donc rendre une parabole médiatique ! Les journalistes étaient d’autant plus frustrés que pour eux, théoriquement, ce couple, c’était du pain béni : si l’épouse était trompée, on en ferait une sainte ; si elle s’avisait de jouer les Marie-Madeleine (avant le repentir) et se retrouvait face à de lapidaires accusateurs, eh bien, cela promettait des rebondissements : des accusations la cernant, Religion se ferait une auréole, quant au tribunal lapidaire, il lui ferait revivre sa Passion. Bref, les médias avaient ces deux-là en odeur de sainteté. Mais le mari comprit par là qu’ils flairaient déjà la sainte, la femme bafouée, trompée, trahie. Le gouvernement censura la presse pour trahison d’Etat. Il faut dire qu’Etat devenait fanatique. Au gouvernement, on ne tarda pas à lui reprocher ce qu’on appelait sa confusion entre vie professionnelle et vie privée. Etat, le fanatique, allégua que son épouse était devenue un tyran (domestique). Le torchon brûlait. Les médias écrivirent que le Saint-Suaire brûlait, mais c’est à peine s’ils en eurent le temps, car Etat les livra au bûcher des vanités.
Ces temps troubles rappelaient étrangement la période de l’Inquisition… D’ailleurs, ce tribunal religieux, institué par la papauté, se manifesta au 18ème siècle en Espagne sous une forme politique… On parlait indifféremment d’hérésie ou de remaniement ministériel, les deux termes étant strictement synonymes : un hérétique n’était-il pas un ministre remanié ? “Manipulé !”, rétorquaient en choeur journalistes et écrivains. Mais ils pouvaient tout aussi bien faire une croix sur leurs mots car Religion, l’épouse d’Etat, veillait… Pour elle, remplir son devoir conjugal, c’était sacré. Les fidèles devaient se faire une raison (d’Etat). Voilà que Religion, elle aussi, télescopait vie privée et vie professionnelle, faisant ainsi, à son tour, de nombreuses victimes. Mais ainsi prêchait-elle, inlassablement. “ - Pour sa chapelle !”, rétorquaient ceux-là même, journalistes et écrivains, sur lesquels Religion avait fait une croix. On les appelait “Les Croisés” dans les chansons populaires. C’était vraiment le Moyen-Âge ! Et tandis qu'Etat et Religion buvaient mutuellement leurs paroles, la population trinquait ! C’était sans doute dans le but de perpétuer le souvenir de ces mémorables noces que la vie quotidienne devait se dérouler ainsi.
Alors les Croisés tinrent conseil. Ils se dirent que pour conjurer les liens sacrés du mariage, on pouvait toujours divorcer (c’étaient des Croisés d’avant-garde !). Mais pour conjurer les liens politiques du mariage, il fallait une nouvelle conjuration. Ils partirent donc en guerre mais là encore, une autre embûche les attendait : ils ne faisaient pas l’unanimité, loin de là ! Les sceptiques ne manquaient pas : “ - Ouais, c’est encore une guerre de Religion !”, dirent ceux qui ne voulaient pas s’en laisser conter. C’étaient les mêmes qui avaient dit, auparavant : “ - Encore un coup d’Etat !”. Les croisés organisèrent une nouvelle table ronde pour se dire que ces sceptiques n’étaient que d’opportunistes caméléons : ni chair, ni poisson - tout comme ce mariage, en somme. Ces croisés d’avant-garde n’avaient jamais confondu remaniement ministériel et hérésie, pas plus qu’ils ne confondaient à présent divorce et conjuration. Mais d’autres n’y voyaient que du feu (cf. Le bûcher des vanités) et restaient dans leur badauderie, tandis que nos croisés d’avant-garde, eux, allaient au feu. Spectateurs et acteurs. Ce mariage commence à nous faire un théâtre dans le théâtre. Drôle de perspective… Comment savoir qui est qui ? Avec Etat qui a la religion du pouvoir et avec son épouse lancée dans une chasse aux sorcières, allez savoir ! “ - C’est à y perdre son latin !” ; “ - Dieu reconnaîtra les siens !”, commentait-on la situation. Et Religion de prêcher inlassablement : “ - Donnez à Etat ! Dieu vous le rendra !”. La population traduisait par : “ - Donnez à Dieu ! Etat vous le fera payer !”. A ces mots, les fidèles décidèrent d’entrer dans la clandestinité : il devenait dangereux d’aller à la messe, de prier en public, d’afficher sa foi au sein d’une communauté. Voyant s’approcher Le Jugement Dernier d’Etat, ils devinrent des clandestins de la prière. Au lieu de prier pour que le Jugement Dernier s’éloigne ! Certains fidèles, décidant de porter leur croix tout au long de ce calvaire, tombèrent à plusieurs reprises. A chacune de leur chute, ils faisaient une croix sur leur calvaire ! Au vu de ce dernier évènement, les deux époux réagirent différemment : Etat s’en lavait les mains, tandis que Religion, hystérique, revivait la Passion… à sa manière ! Car dans son hystérie, elle criait à Etat : “ - Livre-les moi, ces gens qui font une croix sur leur calvaire !”. A elle toute seule, elle vous campait un de ces publics ! Féroce ! A cet instant, elle eut un vague malaise, comme quelqu’un qui se trouve à côté de ses pompes, comme on dit, peut en avoir un . C’est que ces gens, elle était sur le point de les martyriser. Elle s’était bêtement laissé emporter par la passion du public assistant au jugement du Christ par Ponce-Pilate. Elle s’était trompé de Passion !
Depuis, on raconte que la diablesse s’est fait ermite et qu’elle prêche (dans le désert, d’ailleurs), qu’elle prêche inlassablement, insolite Saint Jean-Baptiste. Ce qu’elle dit ? “ - Donnez-vous à Etat ! Dieu vous le fera payer !”

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L'artiste n'est pas dans la note

Il vous jouerait bien quelques mots à votre portée, or voilà que ces mots sont encore là, à même le sol, sans leur clé. Il y a de quoi s’emporter : l’artiste n’est pas dans la note !

C’est qu’en fait, il a tellement peur de faire une fausse note qu’il ne souffle mot. Il broie du noir, c’est-à-dire qu’il confond les blanches avec les blancs. Ce qu’il écrit sur sa portée, il doute que ce soit à la nôtre, de portée. Le voilà qui s’impatiente, s’énerve : “Que le diable l’emporte !”, s’exclame-t-il en pensant au public qui l’attend au tournant. Pour finir, il prend une décision : c’est réglé comme du papier à musique, il tourne la page.

C’est alors que son regard tombe sur une autre portée - sans notes, celle-ci - et qu’il se retrouve face au public l’attendant au tournant. “ - Faisons abstraction de ce public, de cette oasis de la renommée en plein désert et regardons les choses en face”, se dit-il. Il les regarda en spectateur. Ses qualités, il les projetait dans le regard du public qui, à son tour, se changeait en autant d’artistes : des acrobates, des comédiens, des bouffons, des hommes-orchestre…

C’était comme si on avait retourné un sablier. “Jamais je n’aurais imaginé que le public fût si versé dans les arts !”, se surprit-il à penser. C’était un bien singulier collectif que ce public ! En même temps, tout ceci était un peu vexant : il se voyait doublé, éprouvait un pénible effritement de sa personne. La réalité du public dépassait, ensevelissait la fiction de l’artiste devenu spectateur parce qu’il voulait voir les choses en face. Il allait finir noyé dans les talents et singularités de cette foule dont il était devenu l’artiste sans qualités.
Il se dit à ce moment-là qu’il était temps d’opérer un retournement. Ah, il n’était pas dans la note ? Eh bien, il allait se mettre à la page. Il s’attela à sa portée - celle de la page qu’il avait tournée. C’est ainsi qu’un attelage passa à portée de l’artiste qui opportunément saisit l’occasion. Car inutile de l’aborder sous des faux airs, le public : c’est qu’il connaît la chanson !

Et au fait, que vient-il faire dans l’histoire, le sablier ? C’est un instrument de musique fictif, servant à unir l’air et la chanson dans le temps.

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Le temps devant-derrière

La fuite en avant, ça sert à rattraper le temps perdu. Plutôt désespérée, l’entreprise ! On court en avant-en arrière ! Ce qui donne l’impression que les heures et minutes se passent devant-derrière. Enfin, même mal passé, le temps reste indémodable. Il ne passe pas… de mode. A propos de mode : quelle apparence lui donner, au temps ? Il a des pattes de lièvre et de tortue. Non, ce n’est pas trois pas en avant, deux pas en arrière. C’est plutôt la course contre la montre - cette montre lente comme une tortue suisse - pour être dans les temps : vous vous rappelez le lièvre à la fin de cette fameuse course. La tortue, elle, se hâte lentement. Bref, on voit que les deux aiguilles de nos cadrans ne sont pas là par hasard : elles nous miment la démarche du temps : une patte de lièvre, une patte de tortue. Des heures ou des minutes, qui gagne ? Qui traîne de la patte ?

On a l’impression que notre montre farceuse va se transformer en pièce de monnaie pour jouer à pile ou face. Histoire de remettre les pendules à l’heure. Alors quoi, notre montre, ce serait le Graal du temps ? On n’y croit pas une minute, bien sûr, et nous voilà partis à la recherche du Graal perdu. Un pas de lièvre, un de tortue, on avance. On se moquait du fonctionnement primitif de notre montre, et nous voilà pourtant partis à le singer. C’est boîteux ! Nous voilà à vouloir prendre parti, à parier pour l’un ou l’autre des deux protagonistes de la course. On se surprend à dire au lièvre : “Vas-y ! Pose-lui un lapin, à cette fichue tortue !”. Un lièvre qui court contre (enfin avec : rappelez-vous la course en avant-en arrière du début) donc un lièvre qui court contre un lapin (le lapin d’Alice, toujours en retard), ça suggère déjà un rythme moins boîteux ! On se sentirait presque sur un pied d’égalité à l’écouter, ce rythme. (Galop du lapin, galop du lièvre). On la voit déjà fulgurer, la course du siècle ! Malheureusement, la fameuse fable nous dit que c’est la tortue qui fulgure et qui pose un lapin au lièvre. Inattendu, comme tiercé !Pour les joueurs de tiercé, le temps, c’est de l’argent. Mais pour les modistes, vous vous souvenez, ceux qui passent le temps devant-derrière - oh pas de doute, ce sont sûrement des saltimbanques, ils ne sont ni chair ni poisson, c’est-à-dire ni tortue, ni lièvre - pour ces modistes, donc, l’argent, c’est du temps.Je m’explique : ce ne sont pas les joueurs de tiercé qui sont dans la course ; c’est leur argent qui court. En résumé : le départ est donné, ça veut dire que des comptes courants sont ouverts. Tandis que pour les seconds, les modistes, tout tourne (et tic, et tac !) autour du carpe diem, de ce précieux temps d’aujourd’hui. Mais dans un cas comme dans l’autre (et tic, et tac !), le temps tourne rond : une aiguille de temps et une d’argent. “ - Quelle heure est-il ?” “ - Time is money !”. Dans cette affaire, où est la grande aiguille ? Où est la petite ? Alors là, chacun est libre de son lièvre et de sa tortue. De toute façon, ne nous laissons pas tourner la tête : à la fin, ça fera un compte rond.

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Le soleil a rendez-vous avec la lune

Ou : sur un air de jazz

Un étudiant se dirigeait vers la Fac en empruntant la Sente Onire. Une étudiante était bientôt arrivée - en passant aussi par cette sente. Ils se rencontrèrent Place du Kaléidoscope - place sur laquelle débouchait la sente. Après, pour arriver à la Fac, il restait encore un petit bout de chemin. Qu’ils décidèrent de faire ensemble. Ils échangèrent d’abord de brefs regards de leurs longs yeux, puis se sourirent. Lui semblait marcher dans les airs, tandis qu’elle semblait nager.

Et pourtant ce n’était pas comme dans la chanson : “Un petit poisson, un petit oiseau s’aimaient d’amour tendre(…)”. Sur ce chemin, ils se rencontrèrent vraiment. Ils semblaient marcher paisiblement, et pourtant… Que d’allées et venues précipitées , tantôt heureuses, tantôt moins, entre l’enfance et l’adolescence, l’adolescence et l’enfance. Ils croisaient des adultes qu’ils s’accordaient à trouver “pas très raisonnables”. Pour eux, les lieux, c’était d’un mesquin ! Donc, arrivés à la Fac, ils trouvèrent que, s’ils restaient côte à côte, ce n’était vraiment différent en rien du bout de chemin qu’ils venaient de faire ensemble. Ils allaient donc en cours comme ils marchaient : tantôt planant, tantôt nageant. Ils rirent de constater que les rôles étaient interchangeables et qu’ils pouvaient si bien s’imiter mutuellement. De temps en temps, surtout à l’approche des partiels, ils ouvraient un livre, survolaient les pages (plus le temps de tout lire !) ou se plongeaient dans un océan de phrases. Qu’ils voyagent, qu’ils lisent ou qu’ils se regardent, ils avaient l’impression de marcher, marcher… Leurs heures privilégiées, idéales, s’étendaient du soleil au zénith (heure du lever pour eux) à la lune au firmament. Après, il ne restait plus qu’à dormir. C’est-à-dire qu’ils écoutaient du jazz comme on dort. Mais si vous leur parlez de nuits blanches, ils ouvriront des yeux ronds : eux parlent rêve et jazz.

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Pilier de bar

Un jardin au feuillage dionysiaque jonché de statues apolloniennes. Les canons de la beauté classique et les couleurs mûries des vignobles, arbres et marbres réunis. Une statue très académique de Dionysos est là ; derrière elle, des vignes espiègles ont dû grimper aux arbres, donnant aux châtaigners et aux platanes leurs couleurs d’été de la Saint-Martin. Des grappes vert tendre et lie-de-vin aux branches des arbres à un bras tout juste au-dessus de cette statue apollonienne de Dionysos.

Le promeneur est apaisé et stimulé à la fois. Pas de doute, il est sur le sentier des vendanges. C’est un sentier qui n’est ni tout à fait organique, ni tout à fait symbolique. Car affirmer le contraire, ce serait comme si on disait que la pierre est lumière ou que la lumière est de marbre. On l’aura compris, cette promenade est très simple ! C’est-à-dire que transparence et opacité sont à chances, à hasards égaux. Se mêlent, se démêlent, s’emmêlent aussi simplement que deux amoureux, chemin faisant, se donnent la main. Le temps qui teint les châtaigners sait aussi travailler, petit ou grand sculpteur clandestin, la pierre ou le marbre. C’est troublant, c’est-à-dire inquiétant et rassurant à la fois, de voir que nature et sculpture suivent la même loi. Et donnent au promeneur la fibre du lieu.Puis comme en refrain : sculpture, nature - . Quand le vin est tiré, il faut le boire. La lumière d’automne est la mémoire paradoxale de ce lieu aux vendanges tardives. Non seulement elle n’est pas pour rien dans la fraîcheur de ce vin, mais encore : que serait-il, ce vin, sans une mémoire dont le réceptacle un peu (très!) figé, assez (trop!) solennel, sans doute suranné est ici une statue apollonienne de Dionysos. À trop se pencher sur la statue, le promeneur a l’idée qu’il se ferait le perroquet de celle-ci, repassant en couleurs criardes les lettres du mythe. Il perdrait son regard. Mais il se pourrait aussi que son regard le perde s’il se lançait à corps perdu dans l’enivrante contemplation de ces feuilles d’automne, buvant du regard, jusqu’à la lie, tout ce que la marche du temps (vous vous rappelez, celui qui est grimpé aux arbres ?) a pu mûrir aux branches de ceux-ci. Non, c’est bien plus simple : le rythme de la marche fait pas à pas les vendanges du sang du promeneur car il y a là, dans ce sang, quelques gouttes qui se souviennent, inépuisablement, de Dionysos et savent la tâche à accomplir : quand le vin est tiré, il faut le boire - pour que sang et vin se promènent en bonne intelligence dans ce jardin. Oui, mais tout ça, c’est du mythe. Vous croyez ? Vous croyez vraiment que l’histoire n’a rien à faire ici ? Eh bien, regardez au pied de cet arbre, là, derrière, oui, tout près de ce buisson : un homme encore jeune, sûrement mis au ban de la société bien plus par celle-ci que lui ne l’a mis au ban, elle. Alors, que fait-il ? Eh oui, il boit. En cachette. Une bouteille de gros rouge. Pas beaucoup de lumière pour faire ce vin, d’ailleurs il n’y a qu’à tenir la bouteille bien au jour pour s’en rendre compte. Et on a du mal à imaginer Dionysos se saoûlant en ingurgitant de ce pique-rate. Oui, décidément, ces statues un peu vieillottes, un peu trop classiques (classiques à crever, diraient certains) ont un charme bien à elles dans ce jardin d’automne. Bien à elles ? On dirait des cariatides - ces statues de temps immémoriaux, obscurs, de celles qui ont ce côté sage qui nous agace - au pied de ces invraissemblables et impossibles feuillages. Vous savez, ceux couleur lie-de-vin (vin jusqu’à la lie).

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Petit conte des mille et un dinosaures

Le conte des mille et un dinosaures est un conte politique. Une politique des hommes contre les mille et un dinosaures, dans des pays où l’avenir du politique, c’est l’homme, et où son passé le plus honteux, c’est la femme. “L’avenir du politique, c’est l’homme” ? Phrase hasardeuse, car on pourrait tout aussi bien la renverser, la formuler en tous sens. Cette phrase, c’est l’histoire de la poule et de l’oeuf. Qui existait avant l’autre ? N’oubliez pas que c’est un conte : le politique, donc, y est légendaire, mythique. Mythique comme une idéologie. Dans ce conte, comme dans beaucoup, il y a du politique, de l’idéologie, mais pas de tragique, non. Le tragique, c’est le masque porté par les politiques pour dissimuler leur visage d’idéologie. Vous voulez un exemple d’idéologie ? Eh bien, prenons celui des cent coups de bâton. J’explique : un homme qui voit une femme comme on verrait, par exemple, un dinosaure, se transforme aussitôt en coup de bâton. Et dans ces pays, il y a bien plusieurs centaines d’hommes politiques qui ressemblent comme des frères à cet homme-là.

Cette petite histoire des masques tragiques, c’est d’ailleurs un cercle vicieux.

Une femme poursuivie par un homme qui la prend pour un dinosaure voit, au fur-et-à-mesure de la course-poursuite, se dessiner sur son visage le masque du tragique - cela lui tombe sur le visage comme un voile. On dit que le politique tisse des destinées ; il pose des masques. A coups de bâton. Plus le politique s’acharne à exterminer ce passé primaire et redoutable de l’homme (un dinosaure !), plus sa bestialité à lui devient flagrante. Qui veut faire l’ange exterminateur fait la bête. Si bien que dans ces pays, de batailles en guerres, bien des hommes se transformèrent en coups de bâton. Mais au fait, quelle drôle d’idée ! On aurait dû commencer par là : qui a dit que les femmes étaient des dinosaures ?! La réponse est : les coups de bâton. Vous riez ? C’est pourtant simple : représentez-vous ces hommes traitant les femmes en dinosaures. A qui vont les cent coups de bâton ? - Maintenant, imaginez que des hommes de ces pays violent, tuent des femmes, des jeunes filles. A qui iront les cent coup de bâton ? - Si cent coups de bâton tuent un dinosaure, c’est politiquement normal. Mais si un dinosaure tue un homme-coup-de-bâton pour redevenir une femme ou une jeune fille, c’est politiquement scandaleux. Alors, le masque du tragique se durcit sur le visage du politique parti chercher son bâton. Cherchez l’homme ! Un conte, ce n’est pas la réalité, bien sûr. Et s’il vous pose à vous, homme ou femme, le masque du tragique à coups de mots, le temps de la lecture, il faut ensuite enlever ce masque-voile du conte pour retourner à la réalité. Sinon on devient fou. A coups de bâton.

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Petite Odyssée pour la science

Un homme très rationnel, très versé dans les sciences déclara un jour en parlant de mythologie : “Je suis hermétique à Aphrodite”.

Certains parmi les adeptes de la mythologie comprirent : “Je suis hermaphrodite”; d’autres entendirent par là qu’il était homosexuel. Et lorsque ces rêveurs dirent avec un soupçon de reproche : “ - Ainsi, vous ne pratiquez pas les mythes” et ajoutèrent que dans les mythes se trouvait pourtant “un atome de vérité”, il vit venir l’instant de la fission. Pour lui, un physicien légendaire, c’est quelqu’un qui a fait avancer la science. Pour les mythophiles, un scientifique légendaire, c’est un homme sur le compte duquel beaucoup de légendes circulent.

Et du moment que c’est dans l’air, n’est-ce-pas : il n’y a pas de fumée sans feu. Ce raisonnement ferait hausser les épaules au scientifique : tout de même, on n’est plus à l’âge de pierre, dirait-il sans doute. Là, quelques esprits pourraient voir jaillir une étincelle de doute. Certains autres, mais peut-être n’ont-ils pas inventé la poudre, diront que la vieille opposition sciences-mythes n’est en rien un sujet explosif. Mais quelques uns, pas si irréductibles que cela, oh certes ils n’étaient pas beaucoup mais ils formaient bien un petit noyau, quelques uns, donc, pensaient que la confrontation des sciences et mythes était fructueuse. A les voir échanger si énergiquement leurs arguments, à les voir s’en bombarder, l’ambiance n’était pas neutre, on peut bien le dire. On pouvait même la palper, cette ambiance : c’était physique, homérique, épique !Mais mieux vaut ne pas pousser la confrontation entre sciences et mythes trop loin, parce que…Prenez une personne qui est très attirée par l’anatomie, par le physique de tous les prototypes masculins qui croisent son chemin. Cela donne une nymphomane. Les nymphes, c'est mythique, non ? En comparaison, dire : "cette nana est canon” est beaucoup plus inoffensif. Bien sûr, ça fait référence à une légendaire petite alchimie, mais tout ça ne fait pas long feu. Et au pire, si le projet tombe à l’eau, on dira qu’il fait long feu. Tout et son contraire, en somme. Et la rigueur scientifique, là-dedans ? A croire que la langue se trouve parfois dans la lune. Elle est distraite. C’est alors que l’artiste en profite, saisit l’occasion pour essayer de se grandir, de devenir, lui aussi, un petit dieu de l’Olympia. Remarquez, on parle lune et distraction, maisje connais de grands savants qui, eux aussi… A croire que la science se trouve parfois dans la lune. On a marché sur la science ! C’est une démarche scientifique, ça ?! Vous voyez bien : encore une fois, tout et son contraire. Comme quoi, pour ce couple science-mythe, qu’on retombe sur ses pieds ou sur ses mains, en équilibre, c’est du pareil au même. Du côté de la science comme de celui du mythe, il faut faire des pieds et des mains pour joindre les deux bouts. Il faut tirer le diable par la queue ! Au fait, le diable, c’est mythique ou scientifique, cette bête-là ? Pour répondre, une seule chose à faire : revenir au début de cette histoire, passer par toutes ses étapes. Pour cela, je vous laisse : chacun est rigoureusement libre de ses propres démons, c’est-à-dire qu’il leur est enchaîné. Là encore, tout et son contraire. Vous dites ? C’est symbolique ? C’est plutôt diabolique ! Oui, c’est un cercle vicieux dans lequel, pour peu qu’on néglige de faire l’effort de se donner du mouvement, de l’oxygène (en retombant sur ses mains ou sur ses pieds, par exemple), on risque de vivre dans un air vicié ! Dans un univers hermétiquement clos. Ce faisant, on s’expose à de compromettants malentendus : rappelez-vous le “Je suis hermétique à Aphrodite” du début…

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L'homme marié

Un homme marié, la cinquantaine, tombe amoureux d’une femme dont l’âge est la moitié de celui de sa moitié. D’un côté, il a tout fait pour aimer sa femme, pour lui tout est construit avec elle. De l’autre, c’est-à-dire du côté de l’autre femme, rien n’est fait. Cette femme qui est moitié plus (jeune) et qui a moitié moins (que la femme mariée) un jour prend la mouche - celle qui justement tournait en rond - et déclare qu’il n’y a rien à faire. Mais rien n’y fait, l’homme marié continue à attendre tout d’elle. Et elle, toujours, n’en a rien à faire. Si j’insiste un peu, c’est pour décrire la trajectoire de la mouche tournant en rond.

Cet homme qui a moitié plus et cette femme qui a moitié moins (les deux pôles s’attirent), aveuglés par leur situation, n’étaient même plus capables de faire la différence entre une porte et une mouche. Au lieu de prendre la première, ils prenaient la seconde. Et c’était reparti pour un tour - en l’occurrence, celui de la mouche. La seule à garder la tête froide, c’était l’épouse. Au milieu de tous ces désordres, elle fit mouche en disant à son mari : “Ou bien tu prends la porte sur le champ, ou bien je prends la mouche”. Voilà que les deux moitiés, la plus et la moins, se mettaient à aller de pair. Devant cette mouche et ses tours - qui avaient quelque chose d’un tour de prestidigitation puisqu’à chaque fois les deux moitiés (la plus et la moins) disparaissaient à la trappe et l’homme restait en tête à tête avec son désir, donc, pour ce qui était des deux femmes, c’était plus ou moins la même chose (et les deux pôles identiques se repoussent, c’est sûr !) - devant cette mouche et ses tours, donc, l’homme se sentit comme un lion en cage. “ - Ah ! Elles sont fines mouches !”, se disait-il, sa colère allant croissant. Bref, ces trois êtres tournant rond dans leur monde, cela faisait que les choses allaient de travers. C’est-à-dire que les choses échappèrent aux êtres. Ni claquements de porte, ni tours de mouche, ils ne pouvaient plus rien maîtriser. Les courants d’air continuels en plein enfermement, quoi. Et un renversement de situation ? C’est du pareil au même : les êtres échappent aux choses, c’est-à-dire que les choses de la vie leur échappent. L’enfermement en plein courant d’air, quoi. Il ne reste plus que la solution du coup de théâtre. Là, tout le monde va sûrement penser au coup du Vaudeville. Mais c’est que sous des apparences de compromis, le Vaudeville est un théâtre très tout-ou-rieniste. Ou bien tout tourne rond, ou bien rien ne va plus. Or ici, c’est tout qui tourne en rond et rien qui ne va plus. Nuance !Et des esprits rationnels, carrés ? Dans cette histoire, il y en a certes. Mais cela ne contribue guère à arrondir les angles, car ils sont la quadrature du cercle ! C’est vraiment le comble de l’absurde ! Se sentir encerclé par une mouche qui tourne en rond ! Quand Flaubert a écrit : “Mme Bovary, c’est moi”, il y avait certainement quelque chose qui ne tournait pas rond chez lui ! Même, si on y réfléchit, c’est assez vertigineux ! Or dans les Vaudeville, point de vertiges, mais des placards où ceux-là sont bien rangés dans ceux-ci, bien pliés - de rire, souvent. Ce rire est l’amidon des vertiges. D’où l’expression vaudevillesque : “être dans de beaux draps” : des draps bien amidonnés. Le lit vaudevillesque est très collet monté - or celui de notre histoire est hanté : il frémit de ses propres draps, eux-mêmes tordus de vertiges. C’est à dormir debout ! Et en même temps, c’est renversant. Bref, on voit bien le malaise. On le cerne même, puisqu’on l’a sous les yeux. Forcément, on n’en dort plus ! Alors, de celles qu’on a sous les yeux à celles qu’on fait, il n’y a qu’un geste. Qui a sans doute été allègrement transgressé, pense l’épouse, justement celle qui fait ses valises. On passe ainsi du film muet (voir le dialogue de sourds du début) à un film en accéléré, alors que les trois protagonistes sont persuadés qu’il s’agit là d’une histoire sans paroles. Enfin non, c’est un peu plus subtil que ça : deux protagonistes (la femme moins et l’homme plus) vivent une histoire sans acte (de mariage) ; deux autres (la femme plus et l’homme plus) ne vivent que les scènes (de ménage) - sans acte. (Je rappelle qu’il en manquait également un, déjà, dans l’histoire). Bref, c’est un impossible théâtre. N’empêche que : hop, en piste ! Ils sont bel et bien là tous les trois. Trois, c’est le chiffre des impairs. Et puis, ne parle-t-on pas du Triangle des Bermudes ? On pourrait tout aussi bien parler de la quadrature du cercle, d’un triangle (des Bermudes), ou encored’une vie parallèle. Ce ne sont là que variations sur nos invariables. Et puis : que vient faire cette géométrie au beau milieu de ce numéro de voltige ? Mais peut-être bien qu’elle va introduire un trapèze, celui qui agrandira les angles afin que nos impairs puissent jouer la fille de l’air, partir aux quatre vents. Deux lignes de vie qui fonctionnent en parallèle et deux qui, un jour, finiront par se rencontrer. En voilà, des perspectives ! Deux lignes qui préparent de concert leur fuite et deux qui se suivront à vie… Mais c’est que les coups bas du début sont devenus de la haute voltige !

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Le saltimbanque et le bateleur

A première vue, ils se ressemblent. D’ailleurs, ne nous y trompons pas : ni l’un ni l’autre ne sont allés puiser leurs idées en la fontaine (en minuscules). C’est-à-dire que l’Eau (majuscule), enfin la Source (majuscule), ce peut être tout aussi bien de l’eau de grappe - donc du vin (minuscule). Enfin, minuscule, c’est vite dit. Plutôt une dose mag…istrale que minuscule. Bref, tout ça pour dire que la source n’est pas toujours la fontaine. Il n’y a pas plus de saltimbanque des villes et saltimbanque des champs que de bateleur des villes et bateleur des champs. Battre la campagne, c’est autre chose. Quoi que… Pour “Le Savetier et le financier”… (air de doute).

Le second, le financier, trouve des échos dans le saltimbanque. Quant au premier, le savetier, il n’est pas sans rapport avec celui qui nous mène en bateau. Eh oui, pour peu que le bateleur ait de grands pieds… des bateaux ! On a d’ailleurs vu ce que ça donne dans la fable si l’un marche sur les plates-bandes de l’autre. Le pauvre savetier ayant à veiller sur un capital n’en dort plus, c’est à en devenir fou, pour lui. Tiens, pour un peu, il en deviendrait saltimbanque (le récitant se fige après avoir dit “Banque”)… et n’a plus qu’à faire banqueroute. Bref, un saltimbanque et un bateleur, ce n’est pas tout à fait la même chose, tout de même. (Pause). Enfin, non, justement, pas tout de même. (Sur le ton de la confidence : ) ce qui fait la différence, c’est le degré de folie : l’un est un peu plus fou, un peu follet. Ça, c’est notre bateleur. Et comme il faut battre le fer tant qu’il est chaud, notre bateleur est un peu feu-follet sur les bords. L’autre est le fou majuscule. Oui, je sais : majuscule, c’est un peu tiré par les cheveux : on dit souvent “saltimbanque” comme on dirait “minus”. Donc, l’un est plus battu que bateleur, et l’autre ne veut pas en rabattre. Là, j’avoue, c’est une ressemblance. Mais l’artiste, là-dedans ? Est-il bateleur ou saltimbanque ? Son banquier veut qu’il soit bateleur - c’est-à-dire un Vendeur (mais attention : un vendeur majuscule, hein !) - tandis que sa conscience lui dicte d’être saltimbanque. Et si l’artiste le prend mal, alors là ça risque de mal tourner : son imagination va se mettre à banquer ; ses sous vont valser. Mais un tour plus loin (que celui qui tourne mal) et banco ! Car “saltimbanque” vient du latin “saltimbanco”, ce qui veut dire : “qui saute sur le tremplin”. Voilà notre saltimbanque qui retombe sur ses pieds, ceci pour mieux rebondir, car le bateleur saute sur l’occasion à pieds joints. Forcément ! Il fait la belle ! Bien sûr, il y a des hauts et des bas. Que le bateleur fasse des siennes, et c’est Saltim (majuscule) qui banque. Le saltimbanque, quant à lui, peut mener le bateleur en bateau - et là c’est l’arroseur arrosé ! Comme quoi, faire la belle, pour nos deux compères, ce n’est pas une affaire qui va de soi mais de paire. Un couple, quoi. Et même un fameux, du style “L’Epoux infernal et la vierge folle”. Allez chercher qui est qui, là-dedans ! C’est encore une histoire de saltimbanques ! (Un temps d’arrêt). Mais c’est qu’on oublie le bateleur ! Lui qui est là pour que, justement, on ne soit pas menés en bateau (geste pour rappeler les “bateaux” du bateleur), mais pour que l’on trouve chaussure à son pied ! (Le récitant s’incline).

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Petit conte du mode hypothétique

“Je veux que vous viendriez” est l’équivalent grammatical de “Je veux que vous soyez heureux” - en langue étrangère à la vie. “Si j’aurais su, j’aurais pas venu” est un équivalent possible de ceci - en langue vivante étrangère à la grammaire. Attention ! Ceci n’est pas du baroque ! Le baroque, c’est l’heureux mariage des contraires. Ici, c’est leur divorce. Pénible divorce que celui de la langue étrangère à la vie et de la langue vivante étrangère à la grammaire. Alors, où se cache-t-il, ce fil baroque, celui qui relierait les deux ? Je relis. Relisez, vous aussi. Bon, nous sommes bien d’accord, n’est-ce-pas ? Là-dedans, pas beaucoup de vie.Si (…) alors : écriture du possible ou flirt ? Flirt, c’est-à-dire : le “Si j’aurais su” flirte avec la grammaire et le “Je veux que vous viendriez” flirte avec la vie. Les deux sont sur le mode de l’irréalisable. A tous les temps, ce mode n’existe pas. Donc, ne relisons pas. Vous dites ? C’est à en attraper le fou-rire ?

Voilà qui est intéressant : un moyen de sublimer et donc d’échapper au flirt. Là, le possible devient vraiment expression d’une volonté. Mais le fou-rire, c’est aussi un garde-fou (et si on en abuse, c’est fou tout court). Un garde-fou, un moyen de se résigner. Non que le fou-rire soit hors-vie - il est loin d’être si fou que ça ! Simplement, il reconnaît la place qu’a le possible dans la vie. C’est donc de l’hypothétique relativement à l’indicatif, et non un mode de relation exclusive entre les deux (hypothétique et indicatif) - relation du genre : “Si ce n’est toi, c’est donc ton frère”. On sait bien ce qu’il advint de cette histoire-là : le loup tua l’agneau. “Si l’agneau aurait pu se désaltérer en paix” n’équivaut pas à : “Je veux que le loup vienne”. Il ne s’agit pas des noces du loup et de l’agneau ! Bon, vous voyez que nous avançons, même très lentement : nous avons réglé son compte à l’équivalence grammaticale du début de cette histoire. Nous ? Mais au fait, me suivez-vous ? Ou bien en êtes- vous au “Si j’aurais su, j’aurais pas venu” du début ? Si oui, attantion : vous allez, pauvre agneau, vous jeter dans la geule du loup (de la grammaire). Ce serait le comble pour un linguiste ! Mais pourquoi écrire cela : simplement pour tenter d’éviter à la vie une toute petite mort de plus et, quoi qu’il en soit, quitter résolument le “Je veux que vous viendriez” et toutes les petites morts qui vont avec. Où est l’amour, là-dedans ? De quel côté penche la balance amoureuse ? Du côté de l’indicatif “Je veux” ? Du côté de l’hypothétique “Vous viendriez” ? Le coeur balance-t-il entre les deux ? Attention à ne pas trop se pencher sur cette balance : les deux plateaux sont des miroirs aux alouettes à vous en plumer le coeur : on se le pique si vite à l’aiguille de la balance, ce coeur. On peut prononcer “hypothétique” d’un ton résolu, presque agressif. On peut dire qu’hypothétique et indicatif ne doivent pas désespérer l’un de l’autre. Remarquez, ce serait déjà ça ! Ne plus avoir à changer d’indicatif pour obtenir l’hypothétique ! Ça vaut toujours mieux que le ton vain, pardon, vindicatif. Bien sûr, c’est de le dire qui ne le fait pas arriver : à force d’incanter son souhait présent à la mode de l’hypothétique (les “Si j’étais” et autres “Si j’avais”), on finit par tomber, mine de rien (grammaticalement, bien sûr !) dans l’irréel, c’est-à-dire le souhait passé de mode (les “Si j’avais été” et autres “Si j’avais eu”). Prenons le cas de figure d’un hypothétique combat entre… l’hypothétique poids-plume (ah, la plume du rêve) et l’irréel-poids-de-plomb (ah, le plomb des regrets). Ce peut être le Godot de Beckett : est-ce de l’hypothétique ou de l’irréel ? Qu’est-ce qui pèse le plus lourd ? Un kg. de plumes ou un kg. de plomb ? Ce sera aussi difficile de plumer le poids-de-plomb que de plomber les ailes du poids-plume. Jolie figure que celle-là, vous serez peut-être d’accord avec moi, mais… là encore, aucun doute, n’est-ce-pas : ce n’est pas la vie…Il en est qui veulent mourir à Venise, d’autres qui n’envisageraient pour rien au monde de vivre ailleurs qu’à Venise. Je fais partie de ceux qui veulent vivre par-dessus tout - quitte à ce que ce ne soit pas à Venise.

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Petit conte du début, de la fin et du pont-levis

Début, se croyant persécuté par Fin, veut se réfugier et lève le pont-levis derrière lui, une fois à l’abri dans sa forteresse, Amour. Ou bien c’est Fin qui, se croyant persécuté par début, etc., etc. On connaît la suite. Nous oui ; eux non. Que sont Début ou Fin réfugiés dans la tour d’ivoire (Amour), ne sachant rien l’un de l’autre et surtout n’en voulant rien savoir. Une histoire d’amour, comme chacun sait, suppose une réelle rencontre entre Début et Fin, chacun se prenant d’ailleurs souvent pour l’autre. Quand Début et Fin s’enlacent, c’est l’occasion pour que naissent des petits Milieux qui en grandissant se demanderont, à leur tour, s’ils sont début ou fin, ou bien, pragmatiques, se diront que tout début doit avoir ses propres fins, ou joueront sans fin au début, ou encore rechercheront les débuts qui ont pu occasionner leurs propres fins, etc.

Bref, c’est ainsi qu’ils apprendront à tenir un certain milieu, ou alors ils se lasseront bientôt de l’infinie monotonie de ces variations toujours sur le même thème car ils veulent devenir des sages. Pour ce faire, ils actionneront le pont-levis, devenant à eux-mêmes tour d’ivoire. Cela revient à dire qu’ils deviendront eux-mêmes tour d’ivoire. Ils ne représenteront plus la forteresse Amour ; ils deviendront eux-mêmes forteresse en chair et en os - c’est-à-dire, de la chair, il n’y en aura pas beaucoup, il y en aura même de moins en moins, jusqu’à ossification complète. Tissus et muscles deviendront les os rongés par la mâchoire du temps. Forteresse, preux chevaliers, pont-levis… Tout tient dans le maniement des armes : le Moyen-Age, c’est bien connu, est une histoire d’épées. Et de ponts-levis, pourrait-on ajouter. Car un pont-levis mal manié peut transformer une forteresse en catacombes. Si la fameuse épée est devenue anachronique, le pont-levis, quant à lui, reste un mode de combat observable aujourd’hui encore. Car si ce dernier mode de combat est, apparemment, passé à la trappe (aux oubliettes) de l’histoire et si celle-ci n’a plus à craindre les méchants coups d’épée, néanmoins il se pourrait bien qu’elle ait encore - aujourd’hui encore - à se méfier des ponts-levis. Ceux-là mêmes qui, comme on vient de le voir, vous expédient un conte aux oubliettes.

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Petit conte du milieu qui n'en finit pas de commencer

Prenez un début, une fin. Placez-vous entre les deux. Avancez. Bon, vous voyez, cette sorte de milieu vous suit, que vous vous dirigiez vers le début ou vers la fin. Une autre personne vous a suivi. A fait la même chose. Mais ce sur-place essoufflant - ce Milieu qui vous suit comme une ombre ! - l’agace bientôt. Il lui faut ce Début-ci ou cette Fin-là, mais ne plus traîner ce Milieu de l’un à l’autre. Elle se dirige donc vers la Fin. Mais se trouve au beau milieu de l’autre. Impossible de sortir. Elle essaie l’autre issue, le Début. Mais la perspective de tout recommencer la décourage : avec ce Milieu à ses trousses ! Elle regarde l’autre personne qui est auréolée de ce Milieu auquel elle-même ne souhaite qu’une chose : un début ou une fin.

Elle regarde l’autre plus précisément et une pensée l’effleure : c’est vrai que cette autre personne lui ressemble. Cette même pensée a effleuré l’autre aussi. Pensée vite chassée. La suivante pourrait être : les échecs, c’est un jeu de réussite, non ? Chacune de ces deux personnes songe qu’il faut un gagnant et un perdant. Mais dans cette situation, elles découvrent bien vite qu’en luttant, les deux milieux s’essoufflent dans l’inertie. Pire : le milieu devient l’obsession, l’entrée et la sortie disparaissent. On ne pense plus qu’à entrer ou à sortir, ce qui revient, dans ce cas, à ne plus penser qu’au milieu. Il est curieux que ces deux personnes au milieu n’aient pas réussi à se rapprocher. Ah, mais c’est qu’elles se croyaient diamétralement opposées. Il suffisait que l’une dise noir pour que l’autre dise blanc. Et chacune restait plantée là, au beau milieu de sa fuite vers Début ou Fin. L’une se faisait caméléon dans ce Milieu ; l’autre essayait d’en forcer les frontières par tous les moyens, vivant inconfortablement à l’extrême bord du Milieu. Mais il n’était pas davantage commode d’être caméléon : ce dernier n’est pas libre de ses couleurs. Et si les couleurs manquent à vos mots, vous risquez de lasser l’autre, de le pousser à bout. En d’autres termes, ces deux personnes se parlaient au beau milieu de leur entêtement. L’une voulait profiter de ce que l’autre s’était fait à ce point le caméléon de son Milieu qu’elle n’était plus visible nulle part. “Le champ est libre !”, se disait-elle - et se préparait à partir en rasant les murs du Milieu. L’autre entendait bien profiter de ce que l’une fût si souvent en marge de son Milieu, ce qui laissait un large passage au caméléon pouvant partir la tête haute et entouré de son Milieu en tenue de camouflage. Mais voilà : maintenant que ces deux personnes étaient libres, ni l’une ni l’autre ne bougeaient. Elles se trouvaient libres de s’observer. S’observaient librement. Milieu, début, fin n’étaient plus seuls, ils racontaient désormais une histoire. Mais ceci, c’est déjà la fin du conte. Le conte ne dit pas où on en est de l’histoire. Ainsi, si vous voulez rentrer dans celle-ci, prenez un début, une fin. Placez-vous entre les deux, c’est-à-dire là où la fin du conte vous trouve. Et avancez-vous dans cette histoire, là où le temps n’est plus haut perché dans les nuées, mais sur la route qu’il chauffe, mouille, glace. Ce chemin n’est ni fabuleusement simple ni fabuleusement compliqué : c’est une histoire, n’oubliez pas. Vous n’y avancerez pas comme sur des nuées ou en songeant à cette route que vous avez laissée, haut perchée dans les nuages.

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Deux poids deux mesures

J'ai une grande force d’inertie”, se vantait-elle.
“- Ton ami Pierrot a plus d’une plume pour écrire un mot”, fit-il sur un ton léger.

Le temps passa. Ils ne se virent pas. Plume et plomb s’accumulaient à l’aune du silence. Ah certes, ce fut juge fort équitable que ce silence. Et le temps passa encore, y allant des deux plateaux de sa balance. Certains de leurs amis se méprirent et estimèrent que la course de cet amour contre le temps était comparable à celle du lièvre et de la tortue. Pour eux, la course avait lieu à contre-temps, pas dans le temps et encore moins dans les temps. Elle, de toute sa force d’inertie, ne s’y méprenait pas. Pour lui aussi, ces temps morts commençaient à peser sérieusement. Ils étaient lourds comme autant de plumes car bien sûr, plume après plume, il écrivait. Au fil du temps, les plumes s’accumulaient. Souvent, son coeur s’envolait avec sa plume - qui avait le coeur de plus en plus lourd. On se dit qu’il y a là, objectivement, deux poids deux mesures.

C’est bien de cette oreille-là que les deux l’entendaient, d’ailleurs. Jusqu’à ce que cette phrase toute bête leur vienne à l’esprit : qu’est-ce qui pèse le plus lourd : un kg. de plumes ou un kg. de plomb ? Force leur fut de reconnaître que cette question avait vécu en eux. Désormais ils étaient libres d’en vivre la réponse. La vivre. C’est-à-dire. Si on ne rattrape plus le temps perdu, il se peut que lui vous rattrape, vous serrant dans ses bras : un de plume, un de plomb. Elle avait d’abord pensé que ce serait bien si sa grande force d’inertie lui pesait aussi lourd qu’une plume - elle lui était depuis longtemps devenue de plomb. Il avait rêvé d’avoir une plume en plomb car les paroles, ça s’envole. Partis à rêver ainsi, l’un se figeait tandis que l’autre se volatilisait. Qu’est-ce qui pèse le plus lourd : un kg. de plumes ou un kg. de plomb ? Aussi longtemps qu’ils agitèrent ces pensées - comme une volée de plumes ou comme une chappe de plomb, selon le cas - ils furent quantité négligeable l’un pour l’autre et inversement. Ensuite ils voulurent se mesurer. C’est-à-dire qu’elle voulut, de tout le plomb de sa force d’inertie, lui voler dans les plumes. Échec. Pour l’impressionner, il voulut rendre sa plume plus légère que l’air. Elle le jugea inconsistant. Mais bientôt, force leur fut de constater qu’ils ne pouvaient pas se lancer à corps perdu dans ces lubies. Il lui fallait traverser un monde de plumes avant d’entreprendre quoi que ce soit vis-à-vis d’elle. Dieu que toutes ces plumes étaient encombrantes ! Pour elle, tout mouvement vers lui représentait une véritable épreuve de force avec elle-même. Ils réalisèrent bientôt que leurs deux points forts-faibles réunis pouvaient leur être, à l’un comme à l’autre, un point d’équilibre. Et de ce point d’équilibre, ils purent vérifier que les deux plateaux de la balance pesaient un même poids, un point c’est tout. Qu’est-ce qui pèse le plus lourd (etc.) : il n’y avait vraiment pas de quoi en faire une histoire !

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Les ennemis frères

ou : quand l’amour au couvent de la Raison rencontre le mystique Amour

Un Pharisien (de la ville de Pharis) allant sur des béquilles le long de Montraison rencontre Job cheminant, malade, sur la route de Saint-Désir. Ils en sont les premiers étonnés : quoi, c’est ici et maintenant, le croisement entre Montraison et Saint-Désir ? Ils s’examinent de loin sans beaucoup d’indulgence réciproque en cet endroit où la lumière tient lieu de multitude. Job en oublie ses “Pourquoi” adressés à Dieu et les adresse mentalement au Pharisien contre lequel il sent sourdre en lui le vin de la révolte. Quoi, il va falloir se croiser (chacun veut continuer sa route). Job se dit qu’avec cette brève rencontre - ô parabolique ironie - l’autre va trouver quelque réconfort : un peu de vin. Lui qui a moins que rien, il va encore falloir qu’il donne comme en offrande à ce Pharisien un peu de ce moins que rien.

Enfin ça, c’est lui qui le dit. Pour l’autre, un verre de ce vin honnête, après ce long chemin, vaut son pesant d’or. Donc, ils vont se croiser. Allons, ce n’est pas si terrible que ça. Qu’est-ce, un carrefour, en comparaison de la croix que porte Job - celle qu’il ne pourrait jamais, fût-il le plus madré des marchands, vendre à un Pharisien, même pour quelques deniers. Cette croix dont il ne se séparerait pas pour tout l’or du monde. Un petit croisement, a-t-on dit ? Mais c’est qu’il commence à sacrément s’élargir dans l’espace et dans le temps, ce petit croisement-là. C’est connu, dès qu’on parle d’argent, qu’on en ait ou non, les choses prennent tout de suite une autre dimension.

Bon, supposons que le passage de ce carrefour ne soit pas une mince affaire. Ni pour l’un, ni pour l’autre. Dans les quelques mètres qui précèdent ce croisement, l’un comme l’autre raffermissent leur allure. L’un va sur ses béquilles comme s’il s’agissait d’être porté par les tuteurs de la Raison (Savoir et Prospérité) en personne, tandis que Job semble ne plus toucher terre, comme porté par deux ailes. On dirait qu’il est épaulé par Nostre Miséricorde et Sainte-Gloire faits hommes. Ils vous ont cet air d’être tout droit sortis de l’Ancien Testament. Mais plus ils se rapprochent l’un de l’autre, plus leur allure s’humanise aux yeux du témoin de cette scène.

Moins figés, moins symboliques, mais n’est-ce pas là qu’ils vont prendre leur sens le plus biblique. Toujours au regard de ce témoin. On devine qu’il se pourrait bien qu’ils vivent cette scène sans échanger un mot. Alors, ce serait dommage, n’est-ce pas. Et cette scène, elle ne va pas être racontée par l’opération du Saint-Esprit. Présence bien humaine, donc, d’un tiers dont la parole sera esprit de communion, et non rage de la communication.

D’abord confondus avec leur segment de route respectif, à les regarder au loin progresser ainsi, il semblèrent, plus ils se rapprochaient l’un de l’autre, en émerger, prendre corps directement à partir de ce paysage - plus exactement à partir de la lumière de ce paysage. Ils n’allaient pas se croiser idéalement, mais dans la réalité. Le témoin précise, car il se pourrait qu’arrivé à ce point de l’histoire, un lecteur s’exclame : “C’est aussi beau qu’irrémédiable !”

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